DOSSIER: "L'occidentalisation du monde"
F. DU PASQUIER : " Civilité et humanité selon René Girard"

« La pierre rejetée par les bâtisseurs est devenue la pierre du faîte »

René Girard est l’un des ces penseurs contemporains qui ré-interroge notre tradition spirituelle en passant par ses œuvres littéraires. Auteur de « La violence et le sacré » dans lequel il cherche à dévoiler l’universalité du mécanisme mimétique et sa résolution dans la désignation collective d’une victime, il s’est aussi attaché à montrer la conscience de ce phénomène qu’avait les grands auteurs littéraires de notre tradition, comme Dante, Shakespeare, ou Dostoïevski. Il s’est opposé aux « fables » freudienne et à la ré-exploitation moderne du mythe mais aussi à certains aspects du structuralisme de Levi-Strauss. En cherchant, toute sa vie durant, à dévoiler le mécanisme du bouc émissaire, il débouche logiquement sur la conviction de la supériorité « scientifique », au sens où clairement établie par un Logos ou un discours, de la révélation chrétienne. C’est donc un auteur incontournable sur la scène du débat sur le « retour du religieux ».

 

Il faut reprendre ce que René Girard entend par « mécanisme mimétique » puisque c’est, selon lui, la base de toute interaction humaine et en dernière analyse de toute culture. Le mécanisme mimétique commence donc par le développement d’un désir mimétique pour le même objet. Il insiste, ce faisant, sur le fait que l’on a trop souvent, dans l’histoire de la pensée, négligé la nature mimétique du désir pour ne considérer que l’aspect extérieur de l’imitation. Autrement dit, s’il est évident que nous pouvons imiter les actions d’un autre, on a trop souvent négligé le fait que l’on imite aussi et surtout le désir de l’autre. Il faut cependant distinguer la notion d’appétit, qui est à relier à la nécessité biologique, et celle de désir, qui quand à elle, implique nécessairement la constitution d’un modèle. Il écrit donc que « l’appétit pour la nourriture, le sexe, n’est pas encore le désir. C’est une affaire biologique qui devient désir par l’imitation d’un modèle. » Le désir mimétique est donc le désir de l’objet possédé ou simplement désirée par le modèle. En ce sens « le désir mimétique est ce qui nous rend humain, ce qui nous permet d’échapper aux appétits routiniers et animaux et de construire notre propre identité, qui ne saurait être création à partir de rien ».

La nature mimétique du désir, que René Girard s’attache à dévoiler à travers les grandes œuvres littéraires de notre tradition, est d’une profonde ambiguïté quant à sa nature bénéfique ou maléfique. En effet, il faut reconnaître que c’est la nature mimétique du désir qui nous rend humain et capable de définir une identité mais que c’est aussi elle qui est responsable de notre violence relationnelle. Il cherche donc à repérer, chaque fois que cela est possible, le moment où ce désir mimétique se transforme en rivalité mimétique.
Selon lui il faut comprendre que:

 

« quand la machine mimétique fonctionne dans la réciprocité violente, dans une double imitation, elle accumule de l’énergie conflictuelle qui, bien sur, a tendance à la répandre de tous les cotés ; au fur et à mesure, le mécanisme devient de plus en plus attirant, mimétiquement parlant pour ceux qui sont dans le voisinage : si deux personnes se battent pour le même objet, ce dernier augmente de valeurs au yeux du tiers qui contemple cette rivalité ; il séduit ainsi de plus en plus d’individus autour de lui. Lorsque l’attrait mimétique du rival grandit, l’objet du conflit tend peu à peu à disparaître : il est déchiré, déchiqueté détruit dans la bagarre de tous les rivaux. Pour que la mimésis se transforme en pur antagonisme, il faut que l’objet disparaisse ou passe au second plan. Quand cela arrive les doubles prolifèrent et la crise mimétique s’étend et s’intensifie de plus en plus. C’est ce que le grand politologue anglais Hobbes a repéré et appelé la lutte de tous contre tous.
La seule réconciliation possible- le seul moyen d’interrompre la crise et de sauver la communauté de l’autodestruction-, c’est la convergence de cette colère et de cette rage vers une victime désignées par le mimétisme lui-même et unanimement adoptée.
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