Cosmopolitisme….. voilà peut-être l’un des derniers « isme » à survivre par ces temps de nihilisme improbable. Posons-nous donc la question de savoir si ce cosmopolitisme est vraiment l’une des dernières choses en laquelle nous pouvons croire… ?
Les Mémoires de cosmopolitismes de Francis Cheneval, professeur de philosophie politique à l’Université de Zurich, resteront probablement dans la postérité alors même que les auteurs qu’il aborde sont ceux dont on croit déjà tout savoir : Leibniz, Hobbes, Rousseau, Kant…. En déplaçant l’optique de la lecture de ces auteurs sur leur traitement de la question du cosmopolitisme, c’est-à-dire du rapport politique de l’homme au cosmos, Francis Cheneval nous livre les clefs de ce concept tel qu’il émerge à l’aube de la Modernité. En effet s’il est bien évident que ni Leibniz ni même Kant n’ont inventé le concept de cosmopolitisme, les analyses de cet ouvrage se situent résolument dans l’horizon de la Modernité. Le cosmopolitisme est en soi une notion issue du monde grec. Son origine est inséparable du voyage antique au sein d’un monde théorisé en terme de cosmos. Autrement dit, si vous demandiez à un cosmopolite antique « à quelle loi obéis-tu ? », il vous aurait répondu : « à la loi du cosmos ». Il s’opposait en cela au citoyen antique, celui qui obéissait à la loi de la cité.
Le cosmopolitisme moderne doit faire face à un constat : l’expérience humaine du monde n’est pas en-soi une expérience universelle. C’est-à-dire la modernité physique fait voler en éclats la vision antique et médiévale d’un Cosmos éternel et bon, identifié à la notion de Nature. Pour comprendre cela, il est utile de se rappeler que la Modernité occidentale trouve ses racines dans le conflit entre Athènes et Jérusalem. En effet, pour les Grecs et leur vision philosophique du monde, celui-ci est intemporel, éternel, incréé, donc. Il est régis de toute éternité par des lois, que l’esprit humain peut déchiffrer grâce à la raison. Au contraire, pour le peuple juif, puis pour les Chrétiens, le monde est le fait d’un Créateur, qui se retire par la suite pour laisser place au libre arbitre de l’être humain au sein de sa Création. Il s’exprime par la voix de ses prophètes qui « révèle » la loi de Dieu. La différence capitale et conflictuelle entre ces deux type d’expérience du monde est que pour l’un la liberté est à conquérir par la compréhension rationnelle des lois du Cosmos, alors que pour l’autre, elle se situe dans l’obéissance à une loi transcendante, qui garantie par ailleurs la moralité de l’accès au fruit de ce monde.
Le cosmopolite moderne ne peut donc plus répondre simplement par « à la loi de la nature » puisque la découverte scientifique de la nature remet entièrement en question les conceptions antérieures de l’idée de nature. Elle devient un vaste champ expérimental, mais ne fournit plus un socle d’expériences communes aux hommes. Pour le moderne la Nature n’est plus ni cette chose éternelle, ni cette chose bonne que nous devons imiter. Autrement dit nous devons nous donner notre propre loi au sein de notre nouvelle expérience du monde que rend objective la physique moderne.
Francis Cheneval nous propose donc, partir de ce constat, un parcours historique de philosophie politique allant de Leibniz à Kant, en passant par Christian Wolff que l’on connaît beaucoup moins, et qui pose les bases du système kantien. En effet il aborde l’étude de ces auteurs en cherchant dans leur corpus les traces de réponses à la question : « comment penser l’avènement d’un monde moral ? ». Car il faut bien voir que si la morale est l’affirmation de ce qui « doit être » c’est bien qu’elle est la matière première d’un ordre juridique ultérieur. Le point de départ de cet ouvrage avec la « République universelle » de Leibniz n’est pas anodin. Car « pour Leibniz, il n’y a pas de justification de la morale sans preuve du sens de l’action morale dans un monde à finalité morale » (p26). Francis Cheneval s’attache donc à montrer que le système théologico-politique de Leibniz nécessite un dieu qui garantit métaphysiquement le lien entre le devoir et le bonheur. Autrement dit, il n’y a pas chez Leibniz de rupture radicale avec son illustre prédécesseur médiéval, Saint Augustin. Les conclusions de Francis Cheneval à l’égard d’un tel système cosmopolitique ayant forcément besoin d’une garantie métaphysique sont assez sévères. « Par la relation étroite entre métaphysique, théologie, morale, droit et politique, Leibniz donne au cosmopolitisme métaphysique une dimension impérialiste ». « Par exemple, il légitime l’occupation de l’Egypte par la France comme « guerre sacrée » non pas contre des êtres humains mais contre des bêtes » (p 35)
Il s’attache ensuite à rendre justice à Christian Wolff, que la postérité intellectuelle a largement oublié et qui n’en pose pas moins selon lui, les bases du système kantien. L’auteur se livre enfin à une discussion serrée des philosophies politiques de l’époque, c’est-à-dire celle de Thomas Hobbes, l’abbé Saint-Pierre, Jean-Jacques Rousseau. C’est à partir de ces deux versants d’analyse que Francis Cheneval peut, dans la deuxième partie de l’ouvrage, se consacrer à l’analyse approfondie de la « révolution » kantienne, non pas tant d’un point de vue abstraitement philosophique, mais du point de vue des conséquences que cette révolution implique pour notre compréhension de la chose politique. Son propos est de montrer que la philosophie politique de l’époque n’avait pas comme seul but de poser les bases de l’Etat-nation souverain, que nous connaissons aujourd’hui, mais aussi de penser l’Etat-nation comme une réalisation temporaire s’agrégeant elle-même dans la marche cosmopolitique de l’histoire. C’est-à-dire que la Nation se doit, à partir du tournant kantien, d’être l’entité politique qui s’intègre graduellement au sein une construction intergouvernementale.
Si ce livre reste difficile d’accès tant par la forme que par le contenu, il n’en est pas moins un ouvrage incontournable dans toute bibliographie relative au dernier texte de Kant, son Projet de paix perpétuelle. L’histoire de la philosophie politique permet ce faisant, de mettre en perspective le projet de construction européenne, qui révèle ainsi toute la magnifique incertitude que celui comporte. Mais surtout il permet de comprendre tout l’effort intellectuel des Modernes pour sortir d’un monde où Dieu joue le rôle de garant métaphysique pour la marche de l’histoire, vers un monde où la conjonction des institutions et du contrat permet à l’individu de mener à bien sa conception de la morale, autrement dit, un monde libéral, au sens purement politique. |