Marinella Carosso, chercheuse en anthropologie née en Italie mais formée en France, correspondante au laboratoire d'anthropologie sociale à Paris et enseignante d'anthropologie culturelle à l'université de Vérone (Italie) à choisi un bourg de cette île pour mener à bien une recherche monographique sur la généalogie et la transmission culturelle. Ce travail que je serais presque tenté d'associer à une sorte de Carnet de terrain ou à des notes de voyage, est un travail au long cour. S’il s'étend sur un espace relativement restreint, la région de Dèsulo dans le centre-est de l'île, il s'étire dans le temps entre les années 1980 et les années 2000.
Pour un français, ce livre va mettre en avant la proximité entre ce qu'il sait de la Corse et ce qu'il y apprend de la Sardaigne. Il ne pourra pas s'empêcher de relever un certain nombre de similitudes parmi lesquels l'honneur familial à défendre sur plusieurs générations, les vendettas, et fuites dans le maquis...
Mais l'intérêt de cet ouvrage est bien sûr ailleurs.
Autant le dire tout de suite, pour un livre scientifique, cet ouvrage est bien écrit, à la fois simplement et sans volonté d'effets littéraires, et dynamique. M. Carosso arrive à captiver le lecteur même si celui-ci n'a a priori aucune accointance avec la Sardaigne. Elle arrive à créer un lien entre ce lecteur et l'île. Les nombreuses anecdotes et les extraits de dialogues avec les Sardes qu'elle a rencontré ainsi que l'usage de la première personne du singulier participent à ce mouvement et renforcent l'intérêt de ce texte.
L'auteur n'hésite pas non plus à faire appel à des disciplines plus ou moins contingentes à l'anthropologie, on retrouve ainsi des références à des géographes (M. Le Lannou, A. Berque, B. Debarbieux), à des philosophes (R. Barthes, L. Wittgenstein), des historiens (A. Jouanna, F. Braudel, M. Bloch) et des écrivains (C. Magris, C. Dickens, H. Balzac, M. Yourcenar...). A propos des écrivains, elle écrit notamment "Je voudrais essayer de montrer que l'écriture ethnographique est, pour sa part, susceptible d'apporter des précisions utiles à la littérature" (p.163), ce à quoi on serait tenté d'ajouter ce que la littérature peut apporter à l'écriture ethnographique (et scientifique dans son ensemble)".
Voyons maintenant un peu plus en avant ce que l'on trouve dans cet ouvrage.
Ce livre s'organise en treize chapitres qu'on peut dire évolutifs, avec une introduction mais sans véritable conclusion. On part d'une description large du territoire de la région de Dèsulo pour arriver à une étude fine des rapports à la généalogie des sardes de ce bourg. Ainsi les premiers chapitres nous présentent l'environnement du bourg et l'usage des qui est fait des routes et des chemins (chap. 1), l'anecdote du crieur public que l'auteur va suivre est l'occasion pour nous faire parcourir les trois quartiers du bourg et d'évoquer les liens de quartier qui peuvent être plus fort que les liens de parenté (chap. 2). La suite est consacrée à l'usage des pâturages des communaux (chap. 3), aux limites des espaces publics et privés, aux tensions à propos des empiétements de ces frontières qui est encore une des causes majeure de violence en Sardaigne (chap. 4). Comme il faut bien régler les différents dans une société où les normes collectives et sous entendues de la coutume ont encore leur rôle, l'auteur aborde les omines : c'est la personne qui rend un arbitrage, c'est un médiateur, un notaire, un capitaine de police (chap. 5). Les chapitres suivants ont pour propos l'importance des serments sur reliques (chap. 6), les années 1840 qui sont une période de transition avec entre autre l'instauration du premier cadastre sarde, la suppression des fiefs, les changements de régimes fonciers et administratifs (chap. 7). Les chapitres qui suivent sont consacrés plus spécifiquement à la propriété à travers les jardins potagers qui sont les mosaïques à la fois du parcellaire et des rapports familiaux et patrimoniaux (chap. 8) et à l'exploitation et au patrimoine qui est aussi une aura humaine. L'importance d'un patrimoine est d'ailleurs une chose visuelle puisqu'il est principalement évalué par le regard d'autrui (chap. 9). S'areu est un mot central pour évoquer l'hérédité et les groupes de parenté en Sardaigne, il désigne un groupe de parenté ayant un même patronyme et un ancêtre commun. L'auteur construit tout un chapitre (chap. 10) autour de lui avec comme question principale "Comment à Dèsulo un individu parvient-il à nager entre deux eaux parmi toutes les formes de parentés ?". Ce chapitre est aussi l'occasion pour l'auteur de se découvrir un peu plus sur elle même, ses influences littéraires et sa méthode. Les chapitres qui suivent continue sont consacrés à des éléments de linguistique sur le champ sémantique de l'héritage (chap. 11) et sur les terminologies de la parenté (chap. 12). Enfin le dernier chapitre (chap. 13) reprend le titre de l'ouvrage pour nous expliquer notamment comment on évoque les lignées familiales et que la généalogie relève de la tradition orale.
Ce texte qui nous réconcilie avec les livres à vocation scientifique (que les géographes, les sociologues ou même les historiens n'écrivent pas ainsi !) et qui nous fait donc voyager un moment dans la tradition et la coutume sarde est accompagné d'un certain nombre d'annexes elles aussi fort intéressantes comme un glossaire des mots sardes et un essai bibliographique apportant des explications sur les sources et les influences de l'auteur.
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