Quand on parle de culture en France, il est un nom qui revient automatiquement, quasiment comme un trouble obsessionnel compulsif : Malraux.
Malraux (1901-1976) est né avec le siècle à Paris. Militant engagé contre Franco en Espagne, ministre du Général De Gaulle, inventeur de la politique culturelle à la française, écrivain des différents genres, et même cinéaste. A l’instar de son livre La politique, la culture, il est surtout connu pour ses actes concernant la politique et la culture, pour ne pas dire la politique de la culture. Car en effet, s’il est une personnalité qui relie ces deux thèmes, en France, c’est bien A. Malraux. On peut grossièrement dégager deux périodes dans la vie et l’œuvre de Malraux : la première avant 1945 est celle du militantisme et de l’écriture romanesque ; la seconde, est dominée par la politique et l’écriture à propos de la culture. Un de ses derniers actes littéraires est Le miroir des limbes, en deux volumes (Les Antimémoires et La corde et les souris) consacré à ses mémoires. Ce sont ces « mémoires » de Malraux sont l’objet du livre que nous allons présenter.
Avant d’évoquer le dit livre, voici d’abord une anecdote.
Je travaille dans une libraire où nous avons quelques livres de Malraux dont Les Antimémoires et Une vie (une biographie de Malraux par O. Todd). Il y a quelques temps une étudiante me demande à voir des ouvrages sur la vie de Malraux. Je lui présente donc les deux ouvrages sus-cités. Elle refuse Les Antimémoires en disant que pour commencer elle préfère une biographie faite par quelqu’un d’extérieur [parce qu’ainsi] : les informations seront plus sûres, les auteurs prenant certaines libertés avec leur existence lorsqu’ils l’écrivent. C’est un peu ce qu’on va indirectement évoquer ici.
« Je crois qu’on appelle Mémoire
le dialogue d’un écrivain avec sa vie »
( Malraux, p. 172)
Cet ouvrage intitulé Malraux, mémoire et métamorphose est rédigé par Jean-Louis Jeannelle, de l’Université Paris IV-Sorbonne. Il se découpe en six grandes parties plus un préambule conséquent. L’un des intérêts principaux de ce livre est qu’il met en parallèle la façon d’écrire les mémoires par Malraux avec les règles plus classiques de la rédaction des mémoires. Comment Malraux aborde-t-il le genre littéraire bien particulier que sont les mémoires ? C’est l’axe de réflexion proposé ici.
« J'ai peu et mal appris à me créer moi-même »
( Malraux, Antimémoire I)
Commençons par évoquer quelques une de ces règles classiques que nous rappelle l’auteur. Tout d’abord, dans ce genre littéraire qui est traditionnellement considéré comme un auxiliaire privilégié de l’histoire, il y a deux personnages : celui qui dit « je » et l’auteur. Celui qui dit « je » ne se superpose pas forcément exactement avec le « je » de l’auteur qu’il est censé représenter. En effet, les mémoires, et plus encore chez Malraux, ne sont pas remémoration. Selon Jeannelle, « les mémoires obéissent moins à un désir d’introspection […] qu’a un désir d’illustration de soi et de conservation de ce qui a eu lieu. » Les mémoires sont une chose différente de l’autobiographie. Les premières ayant une dimension plus exhaustive que la seconde.
Voyons maintenant quelques points des Antimémoires de Malraux. Comme le dit l’auteur, « pour et avec Malraux les mémoires peuvent jouir de la même valeur littéraire que le roman. » et il ajoute « que le miroir des limbes peut-être décrit comme une vaste entreprise de contestation destinée à ouvrir les mémoires à tout ce qui constitue l’envers des récits de soi, à tout ce qui leur échappe. »
Voilà la démarche de Jeannelle, retourner vers les règles classiques du genre pour montrer comment Malraux s’en affranchit. Jeannelle nous montre ainsi petit à petit comment, avec ce livre, Malraux modifie, transgresse les règles d’écriture des mémoires.
L’ambition de cette étude est, selon l’auteur de combler un manque : le manque d’études sur les mémoires de Malraux dans leur ensemble. Cet ouvrage complet a aussi des intérêts indirects. Sa dimension biographique permet d’aborder par exemple certains auteurs qui ont pu influencer Malraux comme Chateaubriand ou Groethuysen. De plus l’ouvrage se double d’une réflexion sur « ce que sont les mémoires » par Jeannelle.
On notera que ce livre est intéressant pour tous ceux qui ont lu les Antimémoires et qui veulent des précisions et des rectifications sur les erreurs glissées volontairement ou non par Malraux dans son texte. Mais il peut aussi être lu comme une biographie critique par ceux qui s’intéressent à l’existence de Malraux.
Si on peut apprécier la présence d’amples citations du ministre et la présence de tableaux visant à clarifier les propos, on regrettera tout de même l’absence d’une biographie qui permettrait de resituer rapidement les évènements dont parle l’auteur. |