Laurent Gervereau
Vous avez dit musées ? Tout savoir sur la crise culturelle

CNRS éditions, 2006

 

compte rendu de Amélie Delaunay
Février 2007


La collection « carré des sciences » des éditions du CNRS a pour vocation de rendre accessible les grandes problématiques, quelque soit les domaines, aux lecteurs non spécialistes.
C’est ici le monde de la culture et plus particulièrement celui des musées qui est passé au crible.

Le musée est une invention européenne, à la fois espace de conservation et d’exposition. Pourtant, aujourd’hui, le musée n’a plus rien à voir avec les musées du XIXe siècle. Il n’est plus réservé à une élite, il s’ouvre à tous (ou tente…) mais est aussi confronté à de nouvelles contraintes, principalement économiques.
Laurent Gervereau ne dresse donc pas une histoire de l’institution muséale, mais aborde par grands thèmes les problèmes et les mutations que connaît la culture et plus précisément les musées.

Le musée a connu de grandes phases dans son histoire : il est passé de l’affirmation des nationalismes à travers l’identification culturelle (XIXe siècle) à une ouverture vers les autres cultures (après la Seconde Guerre mondiale). Cette évolution s’est doublée d’autres phénomènes : face aux évolutions sociales du XXe siècle, le musée longtemps réservé à une élite (chercheurs, bourgeoisie, notables), s’ouvre à tous ; l’art contemporain rejoint les collections des musées alors même que tant d’avant-gardes ont manifesté leur art en dehors du musée. Le musée rejetait l’avant-garde, désormais, il l’accueille.

Les publics aussi ont changé : on lit moins, on regarde plus la télévision, les jeux vidéos se développent… Et la tentation est grande de transformer les musées en parcs d’attractions. Mais les musées restent avant tout des lieux de conservation…

Face à cette crise, Laurent Gervereau établit des grandes lignes directrices, des voies à exploiter, fruits de sa riche expérience. Des lignes directrices pleines de bon sens, réalistes et porteuses d’un véritable projet culturel.
Il y a d’abord la nécessité de dresser un bilan pour faire évoluer les musées, les sites, châteaux face à l’industrie touristique (ce pour quoi ils n’ont jamais été conçus !). Il faut déterminer les limites de la conservation. En effet, Laurent Gervereau donne des exemples : peut-on mettre en musée des objets de culte encore utilisés par des tribus africaines ? Comment ne pas être consterné par les cas de Barcelone ou Venise qui, par volonté politique sont transformées en pôles touristiques et vidées peu à peu de leur population. Elles deviennent des villes-musées, coupées de leur propre évolution, de leur propre histoire, pour le plus grand plaisir de hordes de touristes captifs. Dans tous ces cas, il s’agit d’une conservation mortifère.


Le musée est un lieu de vie, qui doit tisser du lien avec sa périphérie, le quartier, les associations…, de façon que ces derniers se sentent compris dans le processus culturel. Il ne doit pas être un lieu coupé de son environnement. Il ne doit pas être non plus un parc d’attractions ; d’ailleurs, par ses fonctions de conservation, il ne peut pas l’être. Mais face à cette évolution, un phénomène en réaction voit le jour : celui d’un conservatisme rassurant mais frileux.
Les musées doivent trouver une autre voie. Ils doivent être, selon Laurent Gervereau, des « lieux-interrogations, bousculant les certitudes, appelant chacun à une réflexion introspective, développant la curiosité ». il ne suffit pas de présenter une œuvre, mais aussi son contexte : une peinture d’église n’était à la base pas destinée à se retrouver dans un musée ! L’auteur prône pour ce faire la mise en place de pratiques neuves, la mise en œuvre d’une pluridisciplinarité. L’Histoire et l’Histoire de l’Art ne sont pas là pour s’affronter mais pour s’accorder, afin de donner une présentation riche et permettre une réflexion sur les œuvres. L’esthétisme ne doit pas l’emporter sur le contexte de l’œuvre (voir le musée des Arts premiers du Quai Branly…) et inversement.
Les expositions doivent aussi suivre cette voie. « Faire une exposition sur la compagnie cinématographique UFA à Berlin (au Deutsches Historiches Museum), c’est montrer des images mobiles, mais aussi des reliques (robes, décors…), c’est parler de politique (et du nazisme), c’est évoquer l’économie, la vie quotidienne, c’est voir les passerelles avec les peintres et les écrivains, les influences réciproques… C’est faire une grande exposition complète dans des lieux du « grand tout » […] C’est parler à beaucoup de public avec des moyens différents. ». Une exposition est un évènement, encore plus lorsqu’elle touche plusieurs domaines, et intéresser et rassembler un public divers et large, et qui découvrira quelque chose.


Laurent Gervereau fait preuve de subtilité et d’équilibre dans ses propositions. Cet ouvrage ne permet peut-être pas de « tout savoir sur la crise culturelle » comme le mentionne le titre, mais tout du moins d’envisager des solutions face à deux tendances fortes au sein de la politique culturelle : un immobilisme inquiétant et une disneylandisation à outrance, vide de substance intellectuelle.