Histoire de l’Humanité vol.III : L’Antiquité,

Ed. Unesco, 2006


 

compte rendu de Elisabeth Lehec
Février 2007


Scythes, Grecs, Ibères et Carthaginois... Ces peuples et civilisations évoquent une histoire antique certes mouvementée, épique, à coup sûr... seulement voilà : bien incapables de les situer avec certitude les uns par rapport aux autres, nous les laissons végéter, un peu honteusement, au fond de nos esprits. Un peu comme le bout de saucisson qu’on a négligemment laissé moisir au fond du frigidaire - pas bien rempli - mais dont on n’ose pas se débarrasser, parce que « ça ne se fait pas ».

Coécrit par des chercheurs en histoire du monde entier – et loin d'établir de soporifiques monographies et biographies destinées à l'étudiant antiquisant que l'on se figure aisément noyé sous une montagne, le teint pâle, les lunettes à triple foyer, rongeant à la hâte le petit bout de saucisson, qui a pour notre plus grand soulagement finalement trouvé preneur – ce tome de l'Histoire de l'Humanité qui va de – 700 à 700 après JC redonne à cette période toute sa portée historique, au sens fort du terme, c'est à dire sa capacité non seulement à établir des faits, mais à opérer des liens entre des événements apparemment isolés et bien loin de nos préoccupations contemporaines.

 

Avouons-le donc, l'histoire antique - comme le bout de saucisson, mais dans une moindre mesure - est assez effrayante. Une demi-heure de lecture des deux premiers chapitres introductifs, très synthétiques, suffit à comprendre que cette période est en fait le moment d'éclosion puis de consolidation des caractéristiques économiques et sociales de nos sociétés modernes.

 

Résumer une synthèse est une opération bien délicate ; voici tout de même quelques pistes :

Nouveau, le travail de fer préfigure les balbutiements de l'industrie. Conjugué aux progrès de la sélection des semences et à la maîtrise de l’irrigation, il permet aux sociétés d'atteindre le stade embryonnaire d'une agriculture intensive. En parallèle, le développement de la cavalerie réduit les distances favorise le développement du commerce.
L’artisanat n'est en effet plus le seul fait de quelques castes isolées : il devient un agent du progrès technique qui permet aux sociétés de dégager des surplus. Ces surplus qui trouvent un débouché économique avec le développement des relations commerciales. Ce trio - progrès techniques, accroissement de la productivité agricole et invention de nouveaux moyens de communication -, base du développement économique tel qu’on le connaît aujourd'hui, est au coeur des problématiques de la période.... Tout l'objet de ce livre est de l'expliciter ; en étudiant ainsi les premières occurrences de ce que l’on appellerait aujourd'hui « révolutions économiques », il s'intéresse aux fondements de nos modes de vie contemporains.

Les évolutions des techniques de travail sont relativement lentes et ténues par rapport aux changements qui s'opèrent dans les sociétés, et à l'intérieur, au cœur même de l'individu. Au contact d'une nouvelle réalité, ce dernier connaît une véritable mutation, au sens fort du terme : l'autre, qui était jusque-là une notion vague surtout transmise par des mythes et jamais éprouvée, devient de plus en plus palpable avec l’accroissement des échanges économiques.
Ainsi, les écritures traditionnelles (qui ne comportent pas de lettres mais des dessins) incapables de répondre aux exigences d'une communication entre les peuples devenue vitale, sont remplacées par l'alphabet phonétique, qui permet de transcrire les sons et donc de traduire la langue de l'autre. Cette révolution linguistique dénote un effort d’abstraction inédit : les sociétés doivent se définir en tant que groupes distincts les uns des autres. C'est la naissance de l'Histoire et des grandes philosophies antiques, des sciences.

Le premier chapitre introductif rappelle l'intérêt et la difficulté de la recherche historique sur cette période : Les travaux de Gadamer ont ouvert de nouvelles perspectives à l'histoire antique en montrant comment les écrits d'Hérodote, loin de se cantonner au seul cas grec, revêtent une dimension universelle et scientifique. La pensée historique telle qu'on la pratique aujourd'hui trouve ses fondements au Ve siècle avant JC. Ainsi, la recherche contemporaine sur cette période ne vise plus seulement à découvrir des faits, mais à explorer la pensée des savants antiques qui rend elle-même cohérents les événements qu’elle décrit, et qui est une source de réflexion passionnante sur l’évolution de la pensée humaine.

Ce chapitre présente les trois nouvelles orientations données à la recherche : les récentes découvertes d'inscriptions égyptiennes à proximité des fondations du phare d'Alexandrie - datant du 3e siècle avant JC, donc vraisemblablement écrite par les Grecs, et faisant référence à l'époque pharaonique - ont permis de dégager de nouvelles problématiques sur la volonté politique de syncrétisme et d'intégration de peuples hétéroclites au sein d'une même entité politique. L'approfondissement des travaux sur les Ibères a montré l'unité de ce peuple, rassemblé autour d'un système économique, culturel et social cohérent. Ce travail encourage à creuser l'étude d'une région du monde jusque-là négligée. Enfin, les antiquisants ont récemment pu établir une datation précise des peintures murales des Noks, au Nigeria. Cela permet de distinguer une évolution de principaux motifs, et les fait devenir de véritables sismographes historiques, révélateurs des mutations du peuple Nok et de son rayonnement. Ce dernier point fonctionne comme une piqûre de rappel sur la richesse et l'intérêt de l'étude du continent africain, dont les conclusions ont une portée qui va bien au-delà des frontières du continent.

C'est là l’enjeu exposé en creux par cet ouvrage : redonner aux espaces aujourd'hui négligés, Asie Centrale, la Corne de l'Afrique... le Moyen-Orient, toute la place historique qu'ils méritent.

Deux chapitres à lire et relire donc, pour aborder de façon sereine et décomplexée les chapitres thématiques du reste de l'ouvrage.